MWENGA : 27 ans après avoir enterré vivantes 14 femmes rurales, la terre n'a toujours pas rendu justice
Dans le Sud-Kivu, la commémoration des victimes de Bulinzi relance le débat sur la protection des femmes qui nourrissent la forêt.
Par Yves Kitoga | Sud – Kivu
17 octobre 2026 | Mwenga — Sous une pluie fine à Babulinzi, une foule silencieuse marche. Pas de tam-tams, pas de festivités. Des femmes en pagne, des enfants orphelins devenus adultes, des autorités et un délégué du FONAREV se dirigent vers un modeste mausolée dans le groupement de Babulinzi. Ici, 14 femmes paysannes et un homme ont été enterrés vivants le 17 octobre 1999.

Ce samedi 17 octobre 2026, Mwenga ne célèbre pas. Mwenga médite.
Pour la première fois, le territoire couple deux événements : la 27e commémoration de ce crime contre l’humanité, documenté par le Rapport Mapping des Nations Unies, et la Journée Internationale des Femmes Rurales.
Des femmes accusées de nourrir la résistance
En 1999, le Sud-Kivu est contrôlé par le RCD-Goma. Dans la chefferie des Basile, les femmes de Bulinzi, Ilinda,… sont accusées de confectionner des amulettes pour les Maï-Maï, selon le rapport de Human Rights Watch. Le châtiment sera exemplaire : viol, torture, puis enterrement vivant dans une fosse commune sur ordre du commandant Kasereka. « Certaines pages de l’histoire d’un peuple sont si douloureuses qu’elles ne peuvent être oubliées. Elle a laissé des traces profondes dans nos familles », a déclaré M. Walubila Ishikitilo Mao, Administrateur du Territoire, ouvrant la cérémonie.
Pour Média-vert, ce crime illustre ce que les chercheurs appellent l’écologie de la guerre : ce sont les gardiennes des semences, des forêts et des savoirs agricoles qui sont attaquées en premier pour affamer et soumettre une communauté.
2026 : « Protéger celle qui nous nourrit face à la guerre » C’est l’angle qu’a choisi la cheffe du service Genre, Famille et Enfant, en territoire de Mwenga, Mme. Rehema Olga, organisatrice de la journée. « Célébrer cette journée ne peut pas se faire sous festivité, mais comme une journée de méditation, un espace de plaidoyer d’urgence », a-t-elle insisté.

Dans son discours, elle rappelle que les femmes rurales assurent plus de 70% de la production alimentaire à Mwenga, la gestion des ressources naturelles et la protection de l’environnement. Or, aujourd’hui, ce rôle est « perturbé par une situation d’insécurité totale ».
Accès à la terre bloqué par le conflit, champs abandonnés par peur, absence de formation et de marchés : le constat est celui d’une crise de la sécurité alimentaire genrée.
Le thème local retenu en dit long : « Résilience et sécurité de la femme, protéger celle qui nous nourrit face à la crise de la guerre ».
Le FONAREV face aux orphelins de Bulinzi
Le moment le plus attendu est venu du Fonds National de Réparation des Victimes (FONAREV). Son point focal, M. Salvain Kapagama a réaffirmé la doctrine de la réparation : « Vingt-sept ans se sont écoulés, mais les souvenirs du massacre de Mwenga demeurent une blessure profonde. La réparation ne saurait se réduire à une assistance matérielle. Elle suppose la reconnaissance officielle des souffrances. »

Et aux familles : « Vous n’êtes pas oubliés, votre mémoire compte, votre dignité compte. »
Le FONAREV, créé en 2022 pour réparer les victimes de violences sexuelles liées aux conflits et de crimes contre l’humanité, est directement interpellé à Mwenga.
APEVIM : Les enfants réclament l’arrestation de trois commandants
Pour la première fois, les enfants des victimes parlent d’une seule voix à travers l’APEVIM, l’Association des Parents et Enfants des Victimes enterrées vivantes à Mwenga.
Dans un mémorandum officiel remis au FONAREV, ils remercient le Président Félix Tshisekedi pour l’officialisation de la journée, mais listent leurs peurs : la guerre de l’AFC/M23 qui dure depuis deux ans et « sème la peur que l’histoire ne se répète », et 27 ans sans revenus ni éducation.

Leurs revendications sont claires et nomment pour la première fois publiquement les présumés auteurs :
- Mettre fin à la guerre dans l’Est
- Concrétiser les réparations promises par le FONAREV
- Arrêter et condamner le commandant Kasereka, Ramazani Fundi et le commandant Zimbi, tous du RCD-Goma
- Reconnaître officiellement l’APEVIM
« Nous craignons que le passé ne se répète si les criminels ne sont pas punis », a déclaré Mulala Milemba Philémon, Président de l’APEVIM.
A Babulinzi, les 15 corps n’ont jamais été exhumés pour une sépulture digne. La terre les a gardés. Les orphelins demandent aujourd’hui que la terre rende enfin justice.


